1934
JANVIER
Gladys fit une grave crise
nerveuse, obligeant les Atkinson
à contacter Grace McKee, qui
leur ordonna d'appeler rapidement une ambulance.
Elle
fut conduite au Los
Angeles General Hospital.
Pendant
l'hospitalisation de Gladys, les Atkinson et Grace McKee s’occupèrent de Norma
Jeane. Elle ne vit donc à nouveau sa mère que rarement, à l’occasion des rares
week-ends où Gladys était autorisée à sortir.
FEVRIER
Gladys,
sortie de l'hôpital, était toujours éteinte et dépressive.
Il
n’y avait apparemment pas de signe de psychose dans son comportement : sa
démission semblait plutôt résulter du regard qu’elle portait sur son passé (et
peut-être de la culpabilité et du remords d’avoir négligé sa fille).
Bouleversée
par la mort dramatique de son grand-père, elle s’était persuadée tenir la
preuve de la présence dans sa lignée d’une tare dangereuse.
Elle
prit alors la décision d’assumer son foyer.
Tout
en continuant à travailler six jours par semaine, elle s’efforça de se
rapprocher de sa fille, qui lui était devenue étrangère.
Il
semblait que le futur et ses espoirs étaient entrés en collision brutale avec
le passé, avec les terribles remords qu’elle éprouvait pour le mode de vie
qu’elle s’était choisie et pour l’abandon de Norma Jeane.
Comme
beaucoup de personnes à cette époque qui fêtaient la fin de la Prohibition,
Gladys se laissait aller à boire au-delà de ses capacités. L’alcool ne pouvait
qu’interférer dangereusement avec les médicaments qu’elle prenait.
L’état
de Gladys devait nécessiter un traitement plus complexe que celui dont elle
bénéficiait mais l’assistance psychologique était chose plutôt rare à Los
Angeles à cette époque.
Elle
fut emmenée, âgée d’à peine 32 ans, dans un asile de Santa Monica. Elle y resta
plusieurs mois, sous sédatifs et complètement délaissée, puis elle fut
transférée à nouveau au Los Angeles General Hospital.
Elle
en sortait parfois le week-end. Privée de tout traitement psychiatrique digne
de ce nom, Gladys s’abîma lentement dans un monde solitaire dont elle ne devait
que rarement émerger.
Norma
Jeane fut prise en charge par Grace McKee, la formidable et l’omniprésente
Grace, qui n’avait jamais eu d’enfant.
Elle
devint ainsi la troisième figure maternelle de Norma Jeane, qui n’avait alors
que huit ans.
Norma
Jeane passa presque toute cette année dans la maison d’Arbol Street, aux bons soins des
Atkinson, et sous contrôle de Grace qui venait la voir pratiquement tous les
jours.
Mais
pour pouvoir payer les versements du prêt qui était au nom de Gladys, et sur
conseil de Grace, les Atkinson vendirent quelques meubles pour faire face aux
traites.
Encore
une fois, Norma Jeane devait faire face à d’importants changements, à un
bouleversement inattendu, à des comportements nouveaux auxquels il allait
falloir se conformer. Ida
Bolender considérait les vedettes de cinéma et leur univers comme un péché
suprême. Gladys lui avait appris que les films étaient un plaisir bien
innocent, car ils procuraient un salaire confortable.
L’engagement
de Grace fut plus radical. Clara Bow et Jean
Harlow (actrices de cette époque) ne devaient être ni condamnées ni
simplement admirées ; elles devaient être imitées.
Pour
une fillette de huit ans, toutes ces convictions contradictoires étaient
difficiles à accepter, à prendre en compte.
Toute
son enfance se trouva modelée par une succession de contradictions qui ne
pouvaient que créer un sentiment de culpabilité. La petite personne de bon aloi
qu’Ida avait façonnée s’efforçait de rester bonne et pure. L’enfant que Gladys
venait voir se voulait agréable, voulait plaire à sa mère et la rassurer.
La
fillette que Grace prit en main dû tout laisser de côté pour devenir une
personne tout à fait nouvelle, une chimère écrite, habillée, produite et mise
en scène par Grace McKee.
Jusqu’à
cette année, Grace avait assouvi son instinct maternel sur ses deux petites
nièces ; mais les fillettes avaient quitté Los Angeles. Et du chagrin du
départ de Gladys avait émergé une chance soudaine et inespérée :
désormais, Grace avait un enfant à élever, à construire, à former.
Pour
forcer la main au destin, Grace fit à Norma Jeane une robe de vichy, lui boucla
les cheveux et l’encouragea à imiter la moue de Mary Pickford.
On
pourrait croire, au vu des sacrifices financiers consentis pour l’éducation de
Norma Jeane, que les motifs conscients de Grace étaient dénués de cupidité.
D’ailleurs elle laissait à l’enfant plus de liberté que celle-ci n’en avait
jamais eu.
Mais
la liberté, les plaisirs, les avantages qu’offrait Grace n’étaient pas sans
contrepartie.
La
femme à qui Norma Jeane devait plaire, à qui elle devait sa sécurité, son lit
et son couvert, ne se contentait pas de travailler dans l’une des parties de
« l’usine à rêves ».
Grace
y voyait des êtres, réels ou fictifs, changer de nom et même d’essence. On les
réinventait comme elle l’avait fait pour elle-même, au cours de ses jeunes
années de bohème en perdant, ici ou là, avec légèreté et insouciance, un nom ou
un mari.
Si
un seul être devait avoir été préparé pour Hollywood, Norma Jeane était
celui-là. Elle voyait se modifier la couleur des cheveux de Grace, ainsi que la
longueur de ses jupes. Par son travail, Grace se rendait parfaitement compte de
la manière dont l’apparence d’une femme pouvait être modifiée par le
maquillage, l’éclairage, les filtres et même les ombres. Comment aussi, avec un
simple coup de ciseaux, pouvait disparaître une image peu flatteuse. A son banc
de montage, elle était parfaitement placée pour savoir ce que les studios
allaient lancer. Ce qui « marchait », ce que le public attendait.
En
vérité, par son travail, Grace aidait à parfaire l’illusion. Et, avec une
grande assiduité et un sérieux assorti, Norma Jeane devint la dépositaire du
savoir de Grace. En prenant à charge l’éducation et la formation de Norma
Jeane, Grace tenait enfin l’occasion de créer une fille que la nature lui avait
refusée.
Cette
année là, Grace travaillait aux laboratoires de la Columbia. Le samedi, les
monteurs travaillaient quatre heures. Grace avait obtenu d’une amie que
celle-ci fasse venir Norma Jeane au laboratoire, une heure avant la fermeture.
Grace fit alors cette démonstration de fierté maternelle :
« Tourne-toi Norma Jeane, et montre
au gentil monsieur le gros nœud que ta robe a dans le dos. Maintenant, marche
un peu par là et tourne toi. C’est bien. Marche un peu de ce côté…Oh, voici
Ella ! Norma Jeane, tu as rencontré Ella le mois dernier. Dis encore une
fois à Ella…elle a certainement oublié, mais toi, sûrement pas ! Dis à
Ella ce que tu deviendras quand tu seras grande. Dis : « Une star de
cinéma », ma chérie ! Dis-lui que tu deviendras une star ! ».
Pour
Grace il était clair que Norma Jeane serait une star ; et pour atteindre
ce but, elle n'avait un seul modèle : Jean Harlow.
Pour
Norma Jeane, l’année s’écoula tranquillement et banalement, entre l’école, les
séances de cinéma en compagnie de Grace et les visites sporadiques de Gladys.
Cet
été-là, Norma Jeane vit « Cleopatra » avec Claudette Colbert au
cinéma.
Trois
fois, toujours un dimanche, Gladys les accompagna à l’Ambassador Hotel où elles
déjeunèrent.
C’était
un événement exceptionnel, une fête. Calme, triste et renfermée, Gladys
picorait dans son assiette en écoutant Grace papoter. Grace était très fière de
la robe qu’elle avait achetée à Norma Jeane et des rubans roses qu’elle avait
noués aux boucles de la fillette.
Ces
sorties ne faisaient qu’accentuer le malaise de Gladys ; elle se
ressentait alors, et plus que jamais, comme une mère incapable. Quant à Norma
Jeane, elle regardait se transformer en étrangère une femme qu’elle avait à
peine connue.
Pendant
ces rendez-vous, Gladys était complètement déconnectée du monde réel, de la
famille à laquelle les docteurs tenaient tant à la confronter. Sa visite à sa
fille, à Arbol Street, avait été tout autant irréelle.
Les
Atkinson désireux de repartir en, Angleterre, firent leurs valises.
Abattue
par l’idée d’être responsable de Norma Jeane et par le sentiment de culpabilité
d’avoir déçu ses médecins, sa fille et son amie Grace, Gladys retourna (avec
une hâte qu’il est facile d’imaginer) dans la relative sérénité de l’hôpital.
Là-bas,
au moins, dans le confort de la
monotonie, ne pas courir après la gloire n’était pas considéré comme une
maladie. Là-bas, elle n’avait aucun devoir et son rôle de mère était
inexistant. Ainsi, elle pouvait ignorer les tourments de la culpabilité. La
vraie réalité était ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait.
SEPTEMBRE
Norma
Jeane retourna à la Selma Street School (
)(3rd grade)
(jusqu’en juin 1935).
AUTOMNE
La
maison de Gladys à Arbol Street fut mise en vente.
Pour
des raisons bien simples, Grace ne recueillit pas Norma Jeane chez elle. Elle
avait en effet décidé de devenir la tutrice légale de la fillette, mais pour
cela, l’Etat de Californie demandait la preuve de l’incapacité permanente des
parents naturels. De plus, la future adoptée devait passer six mois dans un
orphelinat de la région en attendant que la mise sous tutelle soit acceptée.
Grace
remplit très vite la première des exigences ; elle obtint une déclaration
des médecins de Gladys la déclarant incapable.
Norma
Jeane fut dans un premier temps placée chez Enid et Sam Knebelkamp;
Enid était la sœur de Grace McKee.
Ana Lower, la tante de Grace,
s'occupa elle aussi de Norma Jeane.
DECEMBRE
Grace
fit transférer Gladys au Norwalk
State Hospital (là où était décédée Della Monroe, la propre mère
de Gladys). En effet, l’état de Gladys étant stationnaire, le personnel de
l’hôpital du Los Angeles General Hospital avait déclaré ne plus pouvoir la
prendre en charge.
Le
rapport du chef de service du Los Angeles General Hospital disait :
« Sa maladie se caractérise à la fois par de constantes préoccupations
religieuses et par une profonde dépression et une grande agitation. Il
semblerait que la maladie ait atteint son stade chronique ».
La
maison d’Arbol Street n’existant plus, il n’y avait aucune raison de reculer
l’officialisation de la situation de Gladys.
De
plus le Norwalk State Hospital avait une réputation bien
meilleure que le
Los Angeles General Hospital, dans la gestion des divers cas de maladie
mentale. En dehors de l’apathie qui s’était
emparée de Gladys et de sa perte de
sensibilité, les médecins de l’hôpital
général avaient été convaincus de la
gravité de la maladie de Gladys par les déclarations de
Grace. Celle-ci avait
raconté la naissance illégitime de Norma Jeane et les
désormais traditionnels
récits des maladies mentales qui avaient frappés la
famille de Gladys, son
grand-père Tilford Hogan
et sa mère Della Mae Monroe.
Gladys
y séjourna jusqu’en 1938, puis changea
d’hôpital.
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