1945
JANVIER:
Jim repartit pour le
Pacifique.
Norma Jeane habitait toujours chez Ethel Dougherty et
poursuivait son travail à la Radio Plane.
FEVRIER
Le samedi 10 février, elle vendit son piano blanc à Ana Lower :
.
PRINTEMPS:
A cette période, elle avait déjà la réputation d’être un modèle idéal
pour les photographes (
,
).
Coopérative, passionnée, de bonne humeur, elle secouait les boucles de
ses cheveux noisette, faisait miroiter ses yeux bleu-vert, souriait largement
et regardait l’objectif sans ciller, sachant garder une pose incommode sans se
plaindre.
Pour David Conover comme
pour d’autres photographes, quelque chose de frais et de vivant émanait d’elle
au moment du déclic de l’appareil. C’était comme si elle flirtait avec
l’objectif, s’offrant à des admirateurs anonymes, comme dans ses rêves
d’enfance. Elle apprenait en fait à se regarder en face. Conover n’avait
rencontré chez aucun autre modèle une telle exigence : elle examinait
scrupuleusement les épreuves et les négatifs, s’inquiétant sans cesse.
Perfectionniste à l’extrême, elle appliquait les préceptes de Grace qui la
préparaient déjà à se battre pour devenir une star.
Prenant très au sérieux tout ce qui touchait à son image, et s’intéressant aux détails techniques
(éclairages, qualités des films), elle tenait à ce que chacune de ses photos
fut parfaite.
Elle soignait particulièrement sa silhouette en portant un sweater une ou
deux tailles trop petit pour ses mensurations ou en mettant des bretelles sur
un tee-shirt à rayures horizontales pour mettre en valeur sa poitrine rebondie,
qu’elle faisait pigeonner dans un soutien-gorge à balconnets.
JUIN :
Le lundi
4 juin,
Norma Jeane écrivit à Berniece
Miracle (
,
) et à Grace
(
,
) :
« La
première chose dont je me souvienne, c’est que les photographes me firent
sortir, me demandant où diable j’avais bien pu me cacher jusqu’à présent…Ils me
filmèrent assez longuement, certains m’ont demandé des rendez-vous (j’ai refusé
bien entendu !)…Un caporal de l’armée nommé David Conover m’a dit qu’il
aimerait me faire poser pour des photos en couleur. Il a un studio, dans le
quartier des boîtes de nuit sur Sunset (Boulevard). Comme il proposait de
s’arranger avec le directeur de l’usine si j’acceptais, j’ai dit d’accord. Il
m’a donné des conseils pour mes vêtements et mon maquillage etc.…, et les deux
semaines suivantes j’ai posé plusieurs fois pour lui… d’après lui, les clichés
rendaient parfaitement bien et je devrais sans hésitation me lancer dans la
carrière de mannequin. Il me trouve très photogénique et veut faire d’autres
séances. Il veut également que j’examine les planches contact.
Je l’ai
prévenu que je préférerais ne pas travailler quand Jimmie sera là. Il m’a dit
qu’il me recontacterait en temps utile et j’attends de ses nouvelles.
Il est
absolument charmant, il est marié et nos relations sont strictement
professionnelles, ce qui me convient parfaitement ».
David
Conover lui proposa de faire des photos pour le magazine Yank et la
paya cinq dollars de l’heure. Du mois de juin jusqu’au milieu de l’été, il la photographia sans relâche à travers la
Californie, de Barstow à Riverside et de la Death Valley à Bakersfield. Il
donna certains clichés aux magazines de l’armée, et d’autres à Norma Jeane (
,
,
,
).
L’un de ses
amis photographes, William
Carroll la prit également en photo (
,
,
,
,
).
Il montra également les photos de Norma Jeane à
un ami, photographe commercial, Potter
Hueth (
), qui la prit
lui-même en photo et les montra ensuite à Emmeline Snively (
), directrice de
l'agence de mannequins Blue Book Modeling
Agency; celle-ci souhaita rencontrer le jeune modèle.
Lors d’une
permission de Jim, ils passèrent le week-end au LaFonda Motor Lodge (San
Fernando Valley).
ETE :
Les Goddard revinrent en
Californie et habitèrent Van Nuys. Grace fut évidemment ravie de la
métamorphose de Norma Jeane.
AOUT:
Le jeudi 2 août 1945 : Norma Jeane signa son contrat avec la Blue Book
Modeling Agency, et à dix-neuf ans, quitta la Radio Plane Munitions Factory où
elle travaillait depuis 1944.
Elle donna
25$ pour avoir sa photo dans le catalogue de l'agence (
,
).
Elle suivit
assidûment des cours de maquillage et de soins de beauté (avec Maria Smith), de
mode (avec Mrs Gavin Beardsley) et de maintien (avec Miss Snively) (
). Le prix des cours était
de 100$, qui seront déduits de son premier salaire.
SEPTEMBRE:
La Blue
Book Modeling Agency lui trouva immédiatement un travail comme hôtesse d’accueil pour une foire
industrielle organisée par la Holga Steel Company au Pan Pacific Auditorium
(7600 Beverly Boulevard) (
,
).
Elle
travailla dix jours pour 100$ (soit 10$ par jour).
Puis elle
fit deux jours de pose pour le catalogue de vêtements de Montgomery Ward et
défila pendant quatre jours pour le Hollywood Fashion Show.
Elle fit une séance publicitaire pour le DC-6 de la compagnie aérienne de luxe Douglas, publicité qui sortira en 1946
Ethel
Dougherty se mit à critiquer le comportement de sa belle-fille : elle prétendit
que la carrière de modèle était incompatible avec la dignité d’une femme
mariée, appelée à être mère. Ethel n’appréciait pas non plus que Norma Jeane
mène une vie sociale indépendante.
Ne
supportant plus les regards désapprobateurs d’Ethel, Norma Jeane retourna
s’installer chez Ana Lower 11348
Nebraska Avenue, West Los Angeles. Elle laissa aux Dougherty son chien Muggsy, qui mourra quelques
mois plus tard.
NOVEMBRE :
Le photographe
André De Dienes (
) cherchait un modèle. Il
reçut un appel de la Blue Book Modeling Agency qui lui proposait
plusieurs modèles, dont Norma Jeane.
Elle fit
une première séance photo avec De Dienes : il commença par une pose très
simple, pieds nus, souriante, sur le bord de la nationale 101, au nord
d‘Hollywood (
,
,
,
).
Emmeline
Snively envoya Norma Jeane chez des rédacteurs de mode pour faire des
couvertures de magazines et dans des agences de publicité.
Jim quant à lui, était sur les côtes argentines, et après un arrêt à
Montevideo et Trinidad, son bateau accosta au port de New York. C'est de là que
Jim tenta de la contacter. Il appela chez Ana Lower qui l’informa que Norma
Jeane était absente et peu présente à la maison.
DECEMBRE :
Norma Jeane
alla chez le photographe Raphael Wolff qui accepta de la prendre pour une
publicité pour un shampooing, à la condition qu’elle se fasse décolorer les
cheveux.
Elle se
retrouva donc au salon de coiffure du tout-cinéma, chez Frank et Joseph, où une
esthéticienne du nom de Sylvia Barnhart supervisa la décoloration en blond doré
(
,
).
Elle fit
des photos publicitaires pour ce salon (
,
;
;
).
Cet
hiver-là, le trio Snively-Wolff-Barnhart réalisa le rêve longtemps couvé par
Grace McKee-Goddard : faire de Norma Jeane une réplique de Jean Harlow.
FIN D'ANNEE:
Jim revint
en permission pour quelques semaines.
Norma Jeane
lui montra les photos prises à l’automne par De Dienes mais Jim commit
l’erreur fatale de ne manifester aucun intérêt.
L’éternelle
rejetée s’était transformée en jeune femme indépendante et ambitieuse et cela
était insupportable pour un homme comme Jim Dougherty. Leur union, fragile dès
le commencement, était désormais menacée par l’éloignement et l’évolution de
leurs aspirations mutuelles.
Juste avant
Noël, au grand dam d’Ana Lower et d’Ethel Dougherty et sans parler de
l’indignation du mari délaissé qui écumait de rage, Norma Jeane partit encore une
fois avec De Dienes.
Il lui
avait été proposé un contrat de 200$ pour des séances photo au cours d'un
périple jusqu'à l'Etat de Washington. Norma Jeane refusa tout d'abord, mais il
se trouvait que c'était la somme manquante pour faire réparer le moteur de sa
Ford 1935; elle finit donc par accepter.
Ils firent
une première pause à Zuma Beach (plage située près de Malibu) (
;
,
,
;
) et à San Juan Capistrano (
,
,
,
,
,
). Puis ils voyagèrent
jusqu’au Mont Hood (dans l'Oregon) (
,
), allèrent à Furnace Creek,
dans la Death Valley située dans le désert de Mojave, la vallée du Yosemite et
le Nevada (
,
,
,
).
Dans les
motels où ils dormirent, Norma Jeane insista pour prendre des chambres
séparées.
Dans
l'Oregon, ils allèrent à Portland, où vivait Gladys Baker.
Gladys,
jugée inoffensive et ne représentant plus un danger ni pour elle, ni pour les
autres, avait quitté au cours de l’été le Agnew State Asylum de San Francisco
avec 200$ en poche, et deux robes.
Elle vivait
chez sa tante, Dora Hogan Graham (sœur de sa mère Della Monroe). Elle avait
trouvé un travail : elle effectuait des tâches ménagères et des soins
non-médicaux à des patients en convalescence ou invalides.
Ce fut
Grace McKee-Goddard qui organisa la rencontre entre Norma Jeane et Gladys.
Traitée
depuis toujours comme une malade mentale incapable de s’assumer, Gladys avait
fini par se comporter comme telle. Elle était devenue complètement asociale.
Anorexique, le visage impavide, elle offrait un spectacle terrifiant et Norma
Jeane qui était arrivée les bras pleins de cadeaux, dût prendre beaucoup sur
elle ; pour Norma Jeane, ce fut un moment d’une tristesse insurmontable.
Elle
embrassa sa mère qui demeura pétrifiée, rigide sur sa chaise en osier. Elle lui
montra les photos prises par André et lui offrit un paquet de bonbons. Mais
Gladys ne manifesta ni gratitude, ni plaisir. Elle était incapable de faire un
geste pour toucher sa fille, et après un long et douloureux silence, Norma
Jeane s’agenouilla près de sa mère.
Pendant un
court instant le voile sembla se déchirer, et Gladys murmura :
« J’aimerais tellement vivre avec toi Norma Jeane ». Norma Jeane fut
terrorisée, car elle connaissait à peine sa mère, et elle se sentait incapable
d’assumer le fardeau que représentait Gladys.
Luttant
contre les larmes, Norma Jeane embrassa furtivement sa mère et lui laissa son
adresse et son numéro de téléphone, avec les cadeaux qu'elle avait apporté.
Sur le
chemin du retour avec André, elle ne cessa de pleurer.
Le jour de
Noël, Norma Jeane appela chez Ana Lower, où se trouvait également Jim; elle
était en pleurs. Jim lui manquait et elle souhaitait être chez elle. Le
matériel photo de De Dienes lui a été volé dans la voiture que Norma Jeane
avait oublié de fermer à clé.
Se sentant
responsable, elle termina les deux jours de pose, se fit payer et De Dienes la
déposa chez elle.
A son
retour à Los Angeles, elle retrouva Jim. Elle ne souhaitait pas abandonner le
métier de mannequin et Jim ne savait pas pour combien de temps il en avait dans
la Marine marchande.
Exaspéré,
celui-ci lui demanda de choisir entre lui et sa carrière. Norma Jeane lui
rétorqua qu’elle n’avait aucune raison de jouer les femmes d’intérieur
puisqu’il n’était plus à la maison depuis deux ans.
Elle
insista en demandant ce qu’il y avait de mal à poser pour des photographes.
La réponse
ne se fit pas attendre : premièrement, Jim voulait une femme au foyer, pas
une reine du prêt-à-porter ; deuxièmement il voulait des enfants.
Avant de
repartir, il donna un ultimatum à Norma Jeane : choisir entre une vie de
mannequin et celle d’une épouse modèle et femme d’intérieur. Norma Jeane, elle,
avait déjà fait son choix.
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