1949
L’engouement de Johnny Hyde pour Marilyn ne tarda
pas à évoluer en véritable obsession.
De son côté, Marilyn prétendait l’aimer comme un
père. Elle savait qu’elle pouvait compter sur lui et se laissa convaincre
facilement d’entrer dans son agence.
Hyde racheta
le contrat (
) qui la liait à Harry
Lipton de la National Concerts Artists Corporation
depuis 1946,
en lui abandonnant un faible pourcentage sur les recettes des films de Marilyn
(2 à 3%).
C’est
donc la William Morris Agency qui représenta Marilyn à partir de cette année.
Johnny
Hyde lui fit rencontrer le producteur Lester Cowan. Il produisait avec Mary
Pickford, une comédie loufoque « Love
happy » (« La pêche au trésor »), dont on espérait qu’elle
allait relancer la carrière des Marx Brothers.
Le tournage eut lieu dans les studios de la RKO. Marilyn tourna en un après-midi
Elle
toucha 500$ plus un cachet supplémentaire de 300$ pour les photos de studio.
Natasha Lytess lui fit répéter
son rôle (
,
,
,
,
,
).
Elle
passa les premiers mois de 1949 en compagnie de Johnny Hyde et de Natasha
Lytess, tous deux originaires d'Europe de l'Est. Natasha corrigeait sa diction
et Johnny Hyde façonnait sa conscience politique ; il adorait pérorer sur
les derniers jours du tsar et la révolution d’Octobre. Son insistance à voir un
germe d’espoir dans le communisme et à prendre la défense des opprimés ne
pouvait que séduire Marilyn. Bientôt, elle fit sienne ces idées. La Russie la
passionnait chaque jour davantage.
Au
début de cette année, elle assista à une soirée en compagnie de Rody Mc Dowell :
.
AVRIL :
Elle
reçut une lettre de Grace McKee-Goddard,
lui apprenant que Gladys, sa
mère, s’était remariée, lors d’une de ses sorties de l’hôpital psychiatrique, le mercredi 20 avril, avec un
électricien nommé John Stewart Eley.
De
ce mariage, elles n’éprouveront guère l’envie d’en parler, pas plus que celle
de se revoir.
Norma
Jeane continuait à lui envoyer régulièrement de l’argent.
Fin du printemps :
Johnny
Hyde quitta sa femme Mozelle Cravens Hyde et ses enfants.
Déterminé
à faire de Marilyn la nouvelle Mrs Hyde, il la persuada de quitter le Studio Club pour vivre avec lui dans une villa qu’il
louait au 718 North Palm Drive,
à Beverly Hills :
.
Marilyn appelait cette demeure « mon petit Romanoff » (référence au restaurant « Chez Romanoff » où Johnny Hyde et Marilyn déjeunaient souvent). La salle à manger possédait sa propre piste de danse et Hyde y fit installer quatre banquettes en cuir
Toutefois,
afin d’éviter les potins de la presse à scandale, il lui loua également une
chambre au Beverly
Carlton Hotel, modeste petit hôtel sur Olympic Boulevard, où Marilyn
pouvait recevoir son courrier.
Elle
paya elle-même son loyer au Beverly Carlton, et à part les sorties offertes par
Johnny Hyde, elle assuma ses frais personnels grâce à son cachet de « Love
happy».
Marilyn
n’avait aucune intention de se marier avec Hyde mais celui-ci insista, lui
disant qu’avec ses problèmes de santé il ne vivrait pas longtemps et qu’en
l’épousant, elle deviendrait une femme riche. Marilyn lui opposa un non
catégorique. Selon son propre code, on n’épousait pas un homme sans l’aimer.
MAI :
Depuis
qu’elle était enfant, Marilyn avait pris l’habitude de laisser l’initiative aux
autres.
Pour
plaire aux Bolender,
à Gladys, à Grace McKee-Goddard et à Jim Dougherty, elle leur avait,
sans s’en rendre compte, sacrifié ses propres désirs. Son comportement, sa
personnalité, son apparence étaient façonnés par les autres. Karger l’avait
envoyée chez l’orthodontiste et elle avait obéi…
Hyde
alla plus loin. Il l’emmena chez Michael
Gurdin, chirurgien esthétique réputé.
Une
petite bosse de cartilage sur son nez fut retirée, tandis qu’une prothèse de
silicone conféra une ligne plus nette à sa mâchoire inférieure.
Marilyn
s’était soumise à ces interventions avec docilité. On voulait qu’elle soit
parfaite, alors, elle le serait.
Johnny
Hyde engagea des coiffeuses pour des séances régulières de décoloration, pour
qu’elle ait les cheveux blond platine. Il la pourvu d’une nouvelle garde-robe
et lui fit connaître le magasin Sak’s (où Marilyn ira régulièrement à New York
et Los Angeles), et on la vit désormais à son bras dans tous les endroits à la mode :
.
Début mai :
Assisté
par sa femme Natalie et son frère Bill, le photographe Tom Kelley était considéré comme un
créateur. Ses productions se distinguaient par la qualité de la lumière,
l'originalité des images, plus une nouvelle approche des rapports entre le modèle
humain et les différents produits qu'il présentait. N’étant plus sous contrat
avec aucun des studios de cinéma, Marilyn avait besoin de 50$ (soit pour payer
sa chambre au Beverly Carlton Hotel ou au Studio Club, soit pour récupérer sa
voiture selon les versions).
Marilyn
débarqua au studio de Tom Kelley, après avoir retrouvé dans ses affaires la
carte de visite de celui-ci; elle avait besoin d’argent, car elle n’avait
aucune proposition à venir. Maquillée à outrance, elle portait un costume qui
ne cachait rien de son anatomie : chemise blanche décolletée, jupe
vermillon si moulante qu’elle entravait sa marche, et bien sûr, talons aiguille
assortis.
Elle
n’évoquait pas vraiment l’idéal
américain de la grande fille saine célébrée
par
les publicités en vogue, mais l’œil exercé de
Tom Kelley ne s’arrêta pas aux
apparences ; oui, il avait un job pour elle. Il travaillait sur un
projet
de publicité pour une marque de bière et le modèle
qu’il avait engagé venait de
lui faire faux bond. Natalie Kelley la conduisit dans un salon
où elle retoucha
son maquillage avant de lui tendre un maillot de bain une pièce
et un ballon de
plage multicolore.
Deux
semaines plus tard les fabricants de Pabst Beer reçurent leur nouveau poster.
Le mercredi 25 mai :
Tom
Kelley la recontacta : la publicité pour la bière avait attiré l’attention de
John Baumgarth, riche fabricant de calendriers de Chicago. Celui-ci avait
contacté Kelley : pour le prochain numéro du calendrier, il voulait le
nouveau modèle, une photo artistique nue que Marilyn accepta.
Le vendredi 27 mai : elle signa un contrat avec Tom
Kelley sous le pseudonyme de Mona Monroe.
Le samedi 28 mai : la séance photos dura deux heures.
Natalie, la femme de Tom Kelley, y assista. Kelley prit vingt-quatre
photos ; seules deux seront publiées : un profil nu devant un tissu
drapé (
) et un buste
Kelley
revendit les droits à la publication à la firme Baumgarth pour 500$, et Marilyn
reçut 50$ pour la séance photo.
JUIN:
Par
son contrat avec la production du film, Marilyn était tenue d’assurer la
promotion du film « Love happy», bien que son apparition à l’image fut
minime.
Lester
Cowan, le producteur, lui accorda un cachet hebdomadaire de 100$ pendant cinq
semaines, plus les frais de représentation, et l’envoya en tournée à travers
les Etats-Unis.
JUILLET:
Elle
partit à New York pour faire la promotion du film et traversa tout le pays en
train (
,
).
A cette occasion, elle
choisit des tenues pour son voyage (trois ensembles en laine, en fait inadaptés
à la canicule de l’Est), qu’elle acheta chez May Company, à Los Angeles.
Elle
logea au quatorzième étage du Sherry-Netherland Hotel
à New York, où le photographe André
De Dienes la retrouva et lui proposa une séance de photos sur la plage
de Long Island, à Tobey Beach, le samedi 23
juillet (
,
,
,
,
,
,
).
Le
photographe Weegee la prit en photo à
Jones Beach, Long Island (
,
,
,
).
Le dimanche 24 juillet : elle fit une interview avec Earl Wilson, l’illustre chroniqueur
du Daily News, au Sherry-Netherland Hotel.
L’ayant
trouvée « plutôt ennuyeuse », Wilson consulta les archives de son
journal, après quoi il concocta un article dépourvu d’imagination. Il la traita
comme une starlette et comme la blonde sexy à qui l’on dit « sois belle et
tais-toi ».
Au
El Morocco, une des
boîtes de nuit les plus élégantes du New York de l’époque, elle rencontra Henry Rosenfeld (riche
fabricant de vêtements) avec qui elle passera de nombreuses soirées et qui
deviendra son ami.
Tout
le long de la tournée, elle fut le point de mire d’une nuée de journalistes et
photographes. Elle se prêta de bonne grâce aux sollicitations avides de la
presse en combinant habilement son expérience de modèle à ce qu’elle avait
appris grâce à Johnny Hyde et Natasha Lytess.
Durant
des jours et des semaines elle prit des bains de foule, dispensant avec grâce
des sourires et des baisers.
A
la fin d’une journée harassante, elle se réfugiait dans sa chambre d’hôtel où
elle se plongeait dans les romans de Marcel Proust, Thomas Wolfe ou « L’interprétation
des rêves » de Freud.
Ensuite,
elle sautait sur le téléphone pour faire part de ses réflexions à Natasha
Lytess. Souvent, lors de conversations téléphoniques interminables, Marilyn la
bombardait de questions ; elle voulait discuter de Grouchenka, l’un des
personnages des « Frères Karamazov ».
Comparées
aux échanges littéraires entre Natasha et Marilyn, les conversations
téléphoniques avec Johnny Hyde volaient nettement moins haut ; il se
moquait gentiment du goût de Marilyn pour les classiques russes.
Marilyn
accompagna la tournée de promotion de « Love happy» à Detroit, Cleveland, Chicago (
), Milwaukee, Rockford et rentra
à Los Angeles au bout d’un mois.
AOUT :
Quand
elle revint à Hollywood après sa tournée promotionnelle, Johnny Hyde lui fit
passer une nouvelle audition à la Fox.
Elle
chanta quelques mesures d’un refrain populaire et fut engagée pour jouer une
chanteuse dans « A
ticket to Tomahawk » (« Le petit train du far-west »), un
western musical en Technicolor.
Le
vendredi 5 août,
essayage des costumes pour « A ticket to Tomahawk » (
,
).
Le
tournage eut lieu à Durango, Colorado :
;
.
Elle tourna ainsi une séquence entourée de trois autres starlettes, dansant et chantant « Oh, what a forward young man »
(
,
,
). La chanson n’eut aucun
succès auprès du public mais Marilyn était resplendissante dans une robe jaune à rubans verts (
) ,
maquillée par Allan Whitey Snyder.
Au
même moment un autre western comique, « The beautiful blonde from Bashful
band » avec Betty Gable, numéro un de la Fox, essuyait un cuisant échec
financier. Du coup, la Fox se désintéressa de « A ticket to Tomahawk »
et le tournage s’acheva dans une ambiance morose.
A
cette époque John Huston
(réalisateur anti-conformiste qui venait de gagner deux Oscars pour « The
treasure of the Sierra Madre ») distribuait les rôles pour sa nouvelle
création « The asphalt jungle » (« Quand la ville dort »),
distribué par la MGM.
Il
s’agissait d’un film noir, dur et brûlant, sur une bande de losers impliqués
dans un vol de bijoux voué à l’échec. Le rôle d’Angela Phinlay, la jeune
maîtresse d’un avocat véreux, n’avait pas encore été distribué.
Ce
film policier a fait date dans l’histoire du cinéma, notamment parce que
c’était le premier film racontant l’histoire du point de vue du criminel.
Johnny
Hyde avait présenté Marilyn au tandem Huston-Hornblow (le producteur du film).
Persuadée que son allure provocante pouvait avoir gain de cause auprès des deux
hommes, Marilyn n’avait réussi qu’à leur donner l’image d’une « petite
débutante morte de trac » (selon les propres mots du producteur). Après
avoir lu deux ou trois répliques, Marilyn était repartie avec Johnny Hyde.
Huston,
de son côté, avait porté son choix sur Lola Albright, autre blonde aguichante
de la MGM. Mais Lucille Ryman,
directrice de casting à la MGM, rappela alors à Huston un
détail qu’il semblait
avoir oublié ; à la suite de l’immense
succès qu’elle avait remporté avec
« Champion », aux côtés de Kirk
Douglas, le cachet de Lola Albright
s’élevait à 1 500$ par semaine. Angela
n’était après tout qu’un petit rôle
qui ne valait pas ce prix là. Pourquoi ne pas
reconsidérer Marilyn ?
Inflexible
et buté, Huston continua à auditionner des starlettes, sachant pertinemment que
la MGM allait les refuser. Pendant ce temps, Lucille Ryman et Johnny Hyde se
mettaient d’accord et pensaient que le rôle d’Angela allait comme un gant à
Marilyn.
De
plus les Carroll gardaient depuis un certain temps dans leur propriété, les
chevaux de Huston (au nombre de vingt-trois). L’entraînement des chevaux leur
avait coûté la somme de 18 000$, mais Huston (de notoriété publique joueur
invétéré) ne songeait plus à s’acquitter de sa dette.
SEPTEMBRE :
Un
dimanche, les Carroll invitèrent John Huston dans leur ranch et le mirent au
pied du mur. Soit il accordait une seconde chance à leur protégée, soit ils
vendaient les chevaux de Huston pour réunir l’argent que celui-ci leur devait.
La question fut vite réglée en faveur de Marilyn.
Dès
le lendemain, Lucille Ryman convoqua Sidney Guilaroff (
), le coiffeur attitré du
studio, et avertit le grand patron de la MGM, Louis B.Mayer, qu’une importante
audition aurait lieu le mercredi suivant.
Marilyn
travailla trois jours et trois nuits avec Natasha Lytess, et cette fois, la
performance de Marilyn apporta les résultats souhaités. Mayer, charmé, la
trouva très bien ; Huston et Hornblow n’eurent plus qu’à s’incliner.
Marilyn
rencontra Rupert Allan,
rédacteur en chef de Look. Il passait à cette époque (il était âgé de trente-six
ans) pour l’un des hommes les plus cultivés et spirituels de Los Angeles.
Il
changera bientôt de profession devenant l’attaché de presse de Marlene
Dietrich, Bette Davis, Gregory Peck, Deborah Kerr et Grace Kelly.
Dans
les cercles mondains de Hollywood, une invitation chez Rupert Allan et son ami
Frank McCarthy, équivalait à un honneur indicible.
Grâce
à Johnny Hyde, Marilyn franchit le seuil de la somptueuse résidence surplombant
le canyon de Beverly Hills.
Rupert
Allan avait réuni ce soir là une équipe de photographes new-yorkais ainsi qu’un
bataillon de starlettes, en vue d’un essai photo.
Ce fut lors de cette soirée que Marilyn rencontra
pour la première fois le photographe Milton
Greene, âgé de vingt-sept ans. Il fit impression sur Marilyn ; son
enthousiasme, la flamme avec laquelle il parlait de son métier, ses idées
originales subjuguèrent Marilyn. Il comparait la photo à une « peinture à
la caméra », une célébration de la beauté féminine.
Greene repartit pour New York le mercredi 14 septembre, sans avoir fait de photos de Marilyn.
OCTOBRE :
Le
numéro du magazine Life du lundi
10 octobre publia un
essai photo de Philip
Halsman (photographe à Life), intitulé « Huit filles interprètent
différentes émotions », un article sur des starlettes débutantes ; parmi elles, Marilyn (
,
).
On demanda auxdites starlettes d'exprimer leurs sentiments dans quatre situations différentes : face à un monstre
(
), devant une boisson délicieuse (
),
en écoutant une bonne blague
(
) et en recevant un baiser d'un
amoureux (
).
AUTOMNE
Tournage de « The asphalt
jungle » (
,
,
,
;
).
Durant toute la
durée du tournage, Marilyn refusa de jouer la moindre scène sans Natasha
Lytess.
Le
résultat fut absolument fabuleux, malgré la présence continuelle de Natasha sur
le plateau. Aux dires de Huston et Hornblow, après chaque prise de vue, Marilyn
consultait du regard son professeur, et cette dernière hochait ou secouait la
tête pour lui signaler sa satisfaction ou sa désapprobation.
Ses
constantes interventions en sous-main rendirent Natasha extrêmement impopulaire
auprès du réalisateur. Natasha et Marilyn mirent au point une série de signes de
la main, qui permettaient de savoir si elle jouait de façon conforme aux
répétitions.
Le
fait de jouer sous le regard impitoyable de son coach avait exacerbé la
sensibilité de Marilyn. Toutefois, sa dépendance vis-à-vis de son professeur
n’empêcha pas Marilyn de jouer admirablement. Sa performance, éblouissante,
laissait penser que d’autres propositions plus importantes allaient suivre.
Avec
ce film, Marilyn, considérée jusqu’alors comme une débutante, gagna le titre
d’actrice. Son nom apparu dans le générique
de la fin, parmi les autres rôles secondaires.
DECEMBRE
Elle
passa le réveillon du 31 décembre avec Johnny Hyde au Racquet
Club de Palm Springs (
,
).
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